Chapitre 3. 24 mai 2006

Catherine est revenue vers 17h. Elle m’a dit qu’elle était impatiente de lire la suite. Qu’elle avait lu le texte en entier le soir précédent et qu’elle avait eu beaucoup de difficulté à travailler aujourd’hui. Elle trouvait que j’avais eu une bonne idée d’utiliser les citations pour alléger le texte. Je lui ai dit que sa critique littéraire ne m’intéressait pas tellement pour l’instant, j’étais plus intéressé par ses impressions en général.

-Tu penses vraiment que c’est probablement fini entre nous et que notre relation, si elle se poursuit, ne mènerait nulle part? On a vraiment qu’une relation de fuck-friends depuis un certain temps?

-Au moment où j’ai écris ça, je le pensais vraiment. J’étais un peu frustré par ton manque d’intérêt pour les questions philosophiques qui me préoccupent. Maintenant, depuis notre conversation d’hier, je ne sais plus.

-Tu sais, moi je n’ai pas du tout cette impression-là. Je te voyais comme l’amour de ma vie, le futur père de mes enfants.

-Ayoye! Il aurait peut-être fallu s’en parler avant!

-Pour moi, ça allait de soi, je ne sors pas avec quelqu’un pendant 2 ans juste pour passer le temps.

-Tiens, c’est le reste du document. STP lis-le, tu auras une meilleure idée de ce que je pense vraiment maintenant.

-J’ai de la misère à analyser ta situation. J’ai concentré mon analyse sur ce que je crois maintenant être « notre » situation.

-Tu sais Catherine, je crois que l’une ne va pas sans l’autre. C’est ça qui a tout déclenché. C’est là-dedans que je suis en ce moment, et il y a tout lieu de croire que ça va continuer. Il faut que je sache si tu es à mes côtés ou pas là-dedans.

-Je ne veux pas être à tes côtés, juste comme le copain qui t’appuie. Je veux être à tes côtés si tu choisis que je suis celle que tu aimes vraiment et que tu aimerais passer ta vie avec moi. Je ne te demande pas de t’engager pour la vie, mais il faut au moins que tu y croies dans le moment présent.

-Écoute, je peux pas te répondre vite de même. Il faut que j’y pense, que je m’en assure. Avec mes autres préoccupations actuelles, je ne te garantie pas que je vais arriver à te donner une réponse à court terme.

-Je veux pas te compliquer la vie en te faisant vivre une rupture en plus de ta maudite « situation », mais si on a pas le choix, ce sera ça!

-Catou, je ne peux pas décider rapidement d’un côté ou de l’autre. Si jamais j’arrive à la conclusion que tu es la femme de ma vie dans 2 semaines et que la rupture est déjà déclarée, qu’est-ce qu’on fait?

-C’est pas le temps pour les Catou, c’est trop grave! Je ne vais pas demeurer ta copine en attendant que tu te décides. Quelle que soit la situation pénible que tu vis. Je ne vais quand même pas me faire souffrir pour que tu souffres moins. C’est pas en te trouvant des compagnons de tourmente que tu vas t’en sortir!

-Peut-être, mais qu’est-ce qu’on fait d’abord?

-Jean-François, t’es assez intelligent pour prendre une décision.

-Je ne veux pas la prendre seul.

-Qu’est-ce que tu suggères?

-Je suggère que tu lises ce deuxième chapitre et que tu me reviennes demain. Même si tu le lis ce soir, reviens-moi demain en fin de journée. Laisse-toi le temps d’y penser. Si demain, tu trouves encore que tu n’es pas prête à m’accompagner dans ma merde, étant donné l’incertitude planant sur la force de notre couple, alors il faudra envisager la rupture…

-Mais…

-Si c’est le cas, je vais te demander de t’expliquer par écrit à la suite de mon texte, et de donner tes impressions par rapport à ce que tu appelles la « maudite situation ». Qu’en penses-tu?

-Tu capotes vraiment avec ton texte! Est-ce qu’on serait pas mieux de simplement se parler plutôt que de passer par l’encre et le papier?

-Moi, je trouve que ça fonctionne plutôt bien par l’encre et le papier. Tu peux bien faire ça pour moi! C’est ce que j’ai à te suggérer, as-tu quelque chose de mieux à offrir?

-Pas vraiment vite de même. Si on continue, on oublie le texte?

-Toi, tu oublies le texte, moi j’ai décidé de continuer à relater le fil des événements. Ça me fait le plus grand bien! Tu feras donc partie du texte si tu décides que l’on continue.

-Mais si on ne continue pas, je dois écrire quelques pages explicatives de mon bord. Tu es certain que tu y tiens vraiment?

-J’y tiens!

-Et si on décide que l’on devrait plutôt simplement prendre un break en attendant que la situation se règle?

-Tu y crois vraiment aux breaks toi?

-Dans certains cas, oui.

-Pour le break, tu devras aussi t’expliquer par écrit.

-Fais-tu exprès pour m’écoeurer?

-Non, au contraire, tu sais très bien que je préférerais 100 fois que tu décides de rester avec moi.

-Bon, donne-moi ce texte. Je reviens demain vers 17h. Tu seras là au moins?

-Oui, j’y serai. On a un deal?

-On a un deal, à demain!

Je suis incapable d’expliquer comment je me sentais. J’avais surtout peur de la perdre je crois. L’optimisme de la veille avait disparu. C’était quoi cette histoire de break à la con?

Chapitre 2. Je capote

Catherine était vraiment en tabarnak! Elle se doutait bien de quelque chose. Elle n’osait même pas aborder le sujet, mais je sentais qu’elle y pensait. C’était quand même pas difficile pour elle de faire le lien. J’ai été incapable de lui mentir. Je lui ai simplement dit que je ne filais pas et je lui ai suggéré de remettre ça à mardi soir prochain, la soirée de Amazing Race à la télé, l’émission qu’elle aime tellement. En fin de semaine, la grande fin de semaine du congé des Patriotes, elle allait voir ses parents à Rivière-du-Loup, alors ça me laisserait du temps pour me remettre de mes émotions. Quand Catherine m’a demandé ce que j’avais, et si je voulais qu’elle s’occupe de moi, je lui ai dit que je savais pas trop ce que j’avais et que j’aimerais mieux rester seul. Je crois que c’est là qu’elle a compris! La conversation n’a pas duré longtemps après ça. J’espérais qu’elle aussi aurait tout oublié le mardi suivant.

Le mardi suivant, je saurais un peu plus si ça passe ou ça casse puisque c’était cette journée là que Sean rencontrerait la gang du lab pour lui présenter le « concept ». Les choses se précipitaient vraiment. J’avais oublié les dîners-rencontre du lab du 4e lundi du mois (mardi dans ce cas, à cause du congé), où un membre de l’équipe vient nous raconter un passe-temps, une passion personnelle. Nos profs (les superviseurs associés à notre lab) ont rendu la présence à ces dîners presqu’obligatoire. C’est une bonne idée pour l’esprit d’équipe, mais ça tombait mal. J’avais oublié que Sean était à l’horaire depuis plus de 2 mois. Il devait parler de son certificat en théologie. Mais suite aux derniers développements, devinez de quoi il a parlé? C’était à croire que le hasard s’acharnait sur moi! Je n’étais pas fâché que la situation ne traîne pas trop en longueur, mais là, ça allait un peu trop vite à mon goût. Comment n’y avais-je pas pensé? Sean lui, voyait ça comme un signe du destin, évidemment!

Je commençais à être nerveux. Je me rendis alors compte que mes collègues ne sont pas aussi anti-spirituels que ça. Je me suis rappelé de différents dîners-rencontres où le sujet avait été abordé. En fait, lors de nos conversations, je devais être celui qui donnait l’impression d’être le plus anti-spirituel, étant tellement prolifique en niaiseries de tous genres. Je me basais sur nos échanges de niaiseries pour juger mes collègues, alors qu’il ne s’agissait que d’une facette, bien superficielle, de leurs personnalités. André a toujours eu des tendances ésotériques, ça c’était bien connu! Mais en y pensant bien, Hamid, un musulman, non-pratiquant par contre, s’impliquait aussi dans le religieux, à sa façon. Souvent avec un joint entre les dents, mais ça ne l’empêchait pas d’être très intéressé par le sujet de la quête de soi, et de tenter d’identifier le but de l’existence. Même Paul m’avait déjà parlé de lectures qu’il avait faites à ce sujet suite à la mort de son père. Stéphanie était très préoccupée par les conflits religieux dans le monde et pourrait être séduite par un discours rassembleur. Sean a quand même beaucoup de verve, et j’étais certain qu’il aurait bien préparé sa présentation. J’aurais dû réfléchir plus longuement et trouver un groupe de personnes plus superficielles… mais est-ce qu’il y en avait?

Quand on se met à y penser, on se rend compte que presque tout le monde s’intéresse à ce sujet d’une façon ou d’une autre. C’est normal après tout. Ceux qui y consacrent le moins de temps sont peut-être ceux qui font partie de groupes religieux. Pas besoin de trop y réfléchir, il s’agit simplement d’avoir la foi!

J’ai eu trois jours pour m’imaginer tous les scénarios possibles. Plus je réfléchissais, plus j’étais voué à la défaite. J’ai finalement convenu avec Sean qu’il ne mentionnerait pas mon nom lorsqu’il présenterait le concept. Il dirait que c’était une idée qui circulait en ce moment et qui l’enthousiasmait, tout simplement. J’ai essayé d’en savoir plus sur le texte que Sean allait utiliser, mais il ne m’a permis d’obtenir aucune information. Il ne faisait que me répéter « tu verras bien » avec son charmant accent australien. Je n’ai pas rédigé un seul mot pour ma thèse, rien du tout! C’est pourtant la raison que j’ai donnée à mes parents pour ne pas les visiter cette fin de semaine-là. J’étais presque dans un état catatonique. Je mangeais, je réfléchissais, je dormais et je re-réfléchissais. Je ne faisais que tourner et retourner les mêmes scénarios dans ma tête. Quand le mardi matin est enfin arrivé, j’étais presque soulagé. Un calvaire tirait à sa fin… pour tout de suite être remplacé par un autre!

Sean a fait une présentation sobre, mais efficace. Il a concentré ses paroles sur l’esprit de communauté, l’élargissement de nos communautés immédiates à la population mondiale, l’utopie du collectivisme, l’utilisation de l’individualisme à des fins d’avancement collectif. Ses co-disciples n’étaient pas là. La réunion se faisait à l’intérieur de notre propre petite communauté. Pas de présentation PowerPoint en accompagnement, seul Sean et sa conviction d’apporter un discours frais et rassembleur. Il a respecté notre contrat, n’a pas parlé de moi. Finalement, c’était sans doute une erreur! En parlant de moi, il aurait un peu démystifié le concept, ce qui l’aurait rendu moins attrayant. Le public était à la fois intéressé, et soulagé de ne pas entendre parler de certificat en théologie, ce qui décuplait leur intérêt. Il y a eu un bon nombre de questions. La plupart assez faciles à répondre, du genre, « est-ce une idéologie anglicane? ». À la fin, les questions ont porté sur le plan d’action, la façon de s’impliquer dans le « mouvement ». C’était gagné pour Sean, qui leur a dit franchement que tout restait à faire. Il y a bien eu certaines personnes blasées qui écoutaient d’une oreille distraite et avaient hâte que ça finisse. Mais aucune n’a réagi négativement, aucune n’a semblé inquiétée par la création d’un nouveau mouvement « spirituel », contrairement à ce que j’avais prévu dans mon scénario # 138. Même les profs semblaient ravis qu’un de leurs étudiants s’implique dans un concept pacifiste et rassembleur. Il faut dire qu’ils étaient tous et toutes, sauf une exception, des anciens hippies ayant prôné le peace and love. Ils aimaient l’idée de croire que c’était à notre tour d’être idéalistes. Maintenant qu’ils avaient atteint la réussite sociale, ils trouvaient leur passé de marxiste-léniniste bien rigolo, et ils se trouvaient bien naïfs d’avoir un jour cru au peace and love généralisé à l’échelle de la planète. Par contre, ça les amusait de voir que l’on allait peut-être suivre le même cheminement qu’eux, avant de réaliser que l’on perdait notre temps. J’aurais peut-être dû choisir un groupe-témoin de vieux blasés comme eux…

À la fin de sa présentation, voyant qu’on le questionnait de toutes parts sur la suite des choses, Sean a laissé échapper que même un athée convaincu comme moi était associé à ce concept. J’ai confirmé le tout, mais j’aurais aimé mieux être ailleurs. J’ai atteint mon but en quittant rapidement les lieux pendant que Sean baignait toujours dans l’enthousiasme majoritaire. Je me suis rendu directement à l’appart et j’ai commencé à me dire que j’avais besoin d’en parler à quelqu’un afin de m’aider à remettre les choses en perspective; mais à qui?

Mes amis sont ceux qui étaient pâmés par le discours de Sean. J’ai aussi des coéquipiers de sports, mais je ne leur ai jamais parlé de ce genre de sujet, et je ne commencerai certainement pas maintenant. Catherine, on oublie…d’ailleurs je vais voir Catherine ce soir! Mes amis du CEGEP à Montréal, je ne les ai pas vus depuis plus de 3 ans, alors ils n’apprécieraient pas ce genre d’entrée en matière après tout ce temps. Mes parents sont hyper-religieux (ou en tout cas, hyper contre tout genre de remise en question de leur éducation hyper-catholique), alors ils n’apprécieraient certainement pas bien ma position dans cette situation. Mes sœurs ne comprendraient sûrement rien, et sont bien trop occupées pour que je les dérange avec ça. Les parents de Catherine, mon oncle préféré, le grand ami de mon père qui était jadis mon coach de hockey,… non, il faut oublier ça. Et je ne vais quand même pas me tourner vers Dieu!

J’ai décidé que la meilleure façon de négocier la situation était d’écrire. Décrire ce que je vis, pour m’aider à bien la comprendre, la mettre en perspective, mieux la partager avec qui je le voudrai bien par la suite. Alors, j’ai écrit comme un malade! Ça m’a fait le plus grand bien. Je n’étais plus capable de m’arrêter. Entre 13h et 18h, j’avais déjà complété le premier chapitre que vous avez déjà lu. Pas une retouche, je me permettais de relire certains paragraphes de temps en temps pour éviter les fautes de frappe et les fautes d’orthographe, mais c’est tout. J’étais possédé de l’esprit du raconteur fou, qui sommeillait en moi. Je ne pensais même pas à la faim qui me tenaillait, quand j’ai finalement décroché et je me suis fait un sandwich. Catherine devait arriver vers 19h30…

Sean m’a appelé vers 18h30. Il m’a dit à quel point il était heureux de voir que le concept marchait. Avec sa gang, ils avaient déjà prévu différentes interventions auprès de leur communauté immédiate. Sean en parlera à sa communauté religieuse australienne, Red en parlera à ses collègues de la construction lors d’une prochaine réunion syndicale, le prêtre anglican de Québec en parlera lors de son prochain sermon. Sean envisageait même organiser un grand rassemblement à ce sujet à l’université Laval, d’ici un mois, si les choses progressaient comme il l’anticipait (en juin, y aura pas un chat que je me suis dit!)…Il m’a demandé si je voulais m’impliquer et de quelle manière. J’avais mal à la tête. J’ai dit à Sean de me laisser quelques jours pour y penser, je le rappellerais. Don’t call us, we’ll call you! Qu’est-ce que j’allais faire avec Catherine qui s’en venait, est-ce que j’annulais encore ce rendez-vous?

Pendant que j’y pensais, au ralenti, il va de soi, Catherine a sonné à la porte. Elle est arrivée tôt la coquine! Je suis allé répondre, que pouvais-je faire d’autre? Elle a tout de suite vu ce qui se passait. Je le voyais bien dans sa réaction de complète déception. Pas un mot n’a été échangé, jusqu’à ce que l’on se soit assis sur le divan. Après quelques secondes à me regarder d’un air de pitié, qui me levait le cœur, Catherine m’a dit, calmement : si j’ai bien compris, c’est pas encore fini tes histoires philo-religieuses avec Sean?! On dirait même que ça prend toute la place ici!...Qu’est-ce que je fais avec ça moi? Je lui ai dit que je n’y pouvais rien. C’était pas moi qui l’avais voulu. Ça me dépassait complètement, et ça me rendait fou! J’avais besoin d’elle! Elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas m’aider si elle ne comprenait pas ce qui se passait. Elle avait peur de pas pouvoir comprendre, puisqu’à ce sujet, on n’était pas sur la même longueur d’onde. Je ne savais pas quoi répondre, elle ne savait plus quoi dire. Ça faisait seulement 5 minutes qu’elle était là et ça semblait déjà long. J’aurais eu le goût de la prendre dans mes bras vigoureusement et de la frencher, mais ça n’était pas le moment. Elle n’avait rien à dire, elle s’est levée pour s’en aller. Comme je ne voulais pas qu’elle parte, je me suis forcé à dire quelque chose, n’importe quoi, je trouverais bien au fur à mesure…

-Peut-être comprendrais-tu mieux la situation si je pouvais te la décrire en détail dans un texte à partir du début. Je ne crois pas que ce serait faisable de t’expliquer le tout par la parole; tu risques de m’interrompre par tes expressions faciales, tu es tellement expressive tu sais!

Elle a aimé ça cette petite observation montrant qu’elle comptait encore pour moi. Je l’ai vue esquisser un sourire, mais pas longtemps. Elle s’est arrêtée et m’a dit :

-Et j’attends combien de temps avant que tu ne me génères ce texte? J’attends de recevoir un colis par la poste?

-Non, non, j’ai déjà écrit une partie de l’affaire aujourd’hui. C’est la mise en contexte initiale, l’essentiel n’y est pas, mais je peux te donner ça à lire aujourd’hui et je vais compléter le reste demain. Demain soir, tu pourras venir chercher le reste, je te jure que j’aurai complété le tout.

-Et ça tient sur combien de pages ton affaire, comme tu dis?

-Pour l’instant, je crois que j’en suis à la page 13 d’un fichier Word normal. Il faudrait que je le fasse imprimer par contre.

-13 pages pour la mise en contexte! T’as écrit ça aujourd’hui? Si tu roulais à ce rythme-là pour ta thèse, t’aurais déjà fini la semaine passée! T’es sûr que tu y vas pas un peu fort avec 13 pages de mise en contexte?

-À toi de me le dire Catherine, c’est pour ça que j’aimerais que tu le lises!

-Écoute, j’ai pas que ça à faire, j’ai un poster à préparer pour ma présentation à Las Vegas la semaine prochaine.

J’avais oublié de préciser que Catherine est étudiante au doctorat en biologie. Elle étudie les maringouins et les propriétés de leur salive. Y parait que c’est très hot comme sujet!

-Tu lisais l’intégrale de Baudelaire en une semaine quand tu avais 7 ans (exagération de mon cru, qui est devenu un running gag pour notre couple, et qui souligne, de façon imagée, la passion de Catherine pour la lecture), 13 pages de traitement de texte ne devraient que te prendre environ 10 minutes!

-Pas quand il y a 10 fautes d’orthographe par paragraphe comme c’est ton habitude!

M’a-t-elle dit avec un beau sourire qui m’a fait fondre. Finalement, peut-être que je l’aime cette fille, et je ne dis pas ça parce que je sais qu’elle va lire ce texte.

Catherine est la correctrice de mes textes de thèse, elle sait de quoi elle parle. Mais je savais qu’elle disait ça pour détendre l’atmosphère.

-OK d’abord, disons 15 minutes. Ça te va?

-On peut bien essayer. On n’a pas accompli grand-chose en essayant de se parler tout à l’heure en tout cas!

-Il faut quand même que je te dise que je parle un peu de toi dans ce texte, et peut-être que ça ne te fera pas plaisir. Je fais aussi quelques révélations assez personnelles que je ne t’avais même pas encore confiées.

-Comme quoi?

-Comme ma libido ordinaire par exemple!

-C’est pas une grosse révélation. Tu es quand même performant quand ta blonde l’exige!

Je crois qu’elle aussi, elle m’aime encore après tout.

-C’est bien ce que je dis dans le texte!

-Alors, c’est que ton texte est honnête. Peut-être que je ne serai pas contente de voir ce que tu écris sur moi et sur nous, mais au moins j’aurai l’heure juste.

-Prends pas trop ça pour du cash tu sais, on pourra en parler par la suite.

-Ne fais pas ton pissou, fais imprimer le texte et donne-le-moi que je te laisse écrire la suite!

Je me suis exécuté pendant que l’on a continué à se parler amicalement de mon manque de talent littéraire, malgré mon côté prolifique. Elle a réussi à me faire complètement oublier mon état de fébrilité la petite bonyenne!

Une fois le texte imprimé, un petit bec sur les lèvres, un pseudo-câlin, mais sans plus. Elle partait immédiatement en roulant ses hanches, toujours aussi sensuellement. Une chance que ma libido était sous contrôle, car cette fille était magnifique! L’attitude de Catherine m’a rassuré, j’étais persuadé d’avoir bien fait en lui donnant ce texte. J’étais certain qu’elle comprendrait et qu’elle pourrait m’aider.

J’ai effectivement écrit le reste le lendemain. Il est 15h, et je viens tout juste de finir. Je sens que les heures d’attente à venir vont être pénibles… J’ai un peu peur de sa réaction. Va-t-elle vouloir lire le reste?

J’ai décidé que j’allais continuer d’écrire ce « récit », tant et aussi longtemps que la situation continuera d’exister. Je vais par contre faire le nécessaire pour écrire le récit en direct, ou presque, à partir de maintenant. Je ne vais quand même pas me promener avec mon ordinateur partout où je me promène, mais je vais y revenir aussitôt que possible.

Chapitre 2. Les disciples

Trois jours plus tard, le jeudi matin, Sean vient cogner à ma porte vers 10 heures. Il me demande sans trop tourner autour du pot si je lui permets de parler de mon idée d’individualisme conscient à ses copains, principalement, mais pas exclusivement, des membres de l’Église anglicane de Québec.

-Je ne vois pas ce qui me permettrait de t’en empêcher. On vit dans un pays libre à ce que je sache. Je n’ai pas fait breveter le concept, ni demandé de copyright! Je ne suis sûrement pas non plus le premier à avoir pensé à ce genre d’idées.

-Quand même, jusqu’à un certain point, c’est un concept original. La façon que tu présentes les choses me semble inédite, et je veux te laisser la chance de l’expliquer si tu veux.

-Je peux bien l’expliquer à qui le voudra bien, autour d’une bière, mais je ne prendrai pas le bâton du pèlerin pour annoncer la bonne nouvelle cependant! J’imagine que ce n’est pas ton intention non plus.

-Bien sûr que non, cependant je crois que ça peut quand même avoir plus d’incidence qu’une simple conversation autour d’une bière. Ça en a eu pour moi en tout cas.

-On fait un deal, Sean : tu peux en parler autant que tu veux, mais ne viens pas dire que l’idée vient de toi. J’ai quand même un peu d’orgueil à ce sujet. Tu peux leur dire que ça vient d’un ami, tu peux même leur dire mon nom. Mais je ne veux pas rencontrer tous tes copains nécessairement. Je te fais confiance pour faire la part des choses.

-OK, je te remercie. J’ai justement une rencontre liturgique ce soir et je voulais pouvoir en parler. Je voulais cependant m’assurer que ça ne te froisserait pas.

-Je te remercie, Sean, pour ta considération. Tu peux aller en paix!

Je lui ai dit ça sur le ton de la blague, en faisant un signe de croix à distance afin de m’assurer qu’il comprenne mon humour. Ça n’a pas été suffisant semble-t-il. Il m’a regardé avec un air un peu boudeur. Voulant mettre fin à cette période de malaise, j’ai tout de suite relancé la conversation.

-Sean, explique-moi donc ce que tu entends par les incidences qu’ont eu pour toi notre conversation concernant l’individualisme conscient. Ça m’intéresse!

-J’ai pas le temps Jeff, je dois aller au lab, on m’attend. On en reparlera demain peut-être. Je voulais juste avoir ta bénédiction.

… M’a-t-il dit avec un air de dédain pour me faire comprendre qu’il savait bien que j’essayais de faire mon comique, mais que ce n’était vraiment pas drôle. Je crois qu’il se demandait comment un crétin comme moi pouvait avoir accouché d’un concept qui l’intéressait tant. Je suis certain qu’il m’aurait parlé des « incidences-de-mon-discours », s’il n’avait pas été sous le choc de la déception de mon humour peu reluisant.

*****

Le lendemain matin, il est effectivement revenu me voir. Lui et 5 de ses amis. 3 gars et deux filles. Ils avaient tous l’air vraiment constipé et gêné. Je crois que j’avais le même air quand j’ai ouvert la porte et que j’ai vu le groupe solliciter un entretien avec moi, avec Sean comme porte-parole.

-Tu aurais pu m’avertir, Sean! Qui êtes-vous, pourquoi venez-vous me voir tous ensemble ce matin?

-Tu m’as dit pas plus tard qu’hier que ça ne te dérangeait pas. Tu voulais même parler de l’effet qu’a eu sur moi ton concept; voilà l’occasion!

-Bien sûr, mais j’avais mentionné une conversation autour d’une bière, il est un peu tôt pour la bière, tu trouves pas?

-On vient juste jaser un peu, énerve-toi pas. As-tu déjeuné? Voudrais-tu qu’on revienne plus tard?

-J’ai bien déjeuné et j’ai aucune urgence à l’ordre du jour, le moment est aussi bien choisi qu’un autre pour une jasette. C’est juste que c’est un peu intimidant ce groupe qui m’arrive sans avertissement. Je sais même pas si j’ai assez de chaises pour tout le monde!

-On va s’installer dans le salon. Avec le sofa, le plancher et quelques coussins, on va se débrouiller. On n’a pas besoin de grand-chose, juste te jaser. Pas vrai vous autres?

… A dit Sean en se tournant vers le groupe. Ceux-ci, comme une chorale bien entraînée, ont répondu un beau oui semblable à ceux que généraient les élèves de ma classe de 3e année quand la belle madame Lapointe nous demandait de l’écouter.

Ils se sont installés en silence, se présentant chacun leur tour. J’ai tout aussi vite oublié leurs noms, en ne retenant que le fait que ceux-ci étaient anglophones. J’étais encore un peu estomaqué et gêné. Je savais pas trop quoi dire. Moi qui n’ai jamais été très fort pour les convenances et les politesses, je me suis surpris à m’entendre dire :

-Est-ce que je peux vous offrir quelque chose, un verre de jus, de l’eau?... J’ai malheureusement pas de café, j’en bois pas.

-On te remercie Jeff, mais je crois que ce dont on a vraiment besoin, c’est de te parler, et on a hâte de commencer! Comme tu le sais, j’ai discuté du concept d’individualisme conscient avec mon groupe liturgique, et ça a vraiment suscité de l’intérêt. Ces gens-là ne sont que quelques représentants de notre groupe qui étaient disponibles pour cette rencontre. L’ensemble du groupe, une centaine de personnes, a décidé de nous laisser poursuivre notre démarche basée sur ce concept. Le curé de notre paroisse nous a demandé de concrétiser cette initiative et d’en faire la contribution de notre petite église à la réflexion mondiale sur l’unité spirituelle.

C’était le début de la tourmente. Vous voyez que j’exagérais pas en parlant d’une situation complètement rocambolesque! Avec une petite chaleur s’intensifiant à la tempe, j’ai dit, d’une voix chevrotante :

-De quoi tu parles? Quelle est l’initiative que vous voulez mener?

-Elle est en cours d’élaboration, dit Sean, avec un enthousiasme que je ne lui connaissais pas. Le principe est d’offrir un concept interreligieux, et même inter-croyance, impliquant des athées comme toi, afin de tenter d’éliminer les tensions qui divisent ces divers groupes. L’implication d’un athée, comme toi, comme initiateur du concept, avec notre groupe comme porteur, lui donne déjà beaucoup de crédibilité. Ton apport est essentiel, pas seulement comme instigateur de l’idée, mais aussi comme participant actif à notre mouvement.

-Mais il est très probable que je ne sois pas du tout un participant actif à votre mouvement. Je ne veux pas, ni de près, ni de loin, être associé à un mouvement. Je suis anti-mouvement!

Enfin, un autre membre du groupe visiteur prit la parole. J’avais peur que Sean ne soit devenu le Messie et que son groupe de disciples ne faisait que le suivre en s’abreuvant de ses paroles. Je n’aurais jamais pu imaginer ça! Le grand rouquin, appelons-le Red, puisque la conversation se passait en anglais, dit calmement :

-Nous sommes tout à fait d’accord. Le concept est tellement nouveau qu’il faut développer un nouveau vocabulaire, mieux adapté, pour se faire comprendre. Il ne s’agit pas vraiment d’un mouvement, mais d’une proposition que nous lançons, en toute humilité, afin d’offrir notre mince contribution pour améliorer le monde. Nous ne sommes que des haut-parleurs. Le message se veut parfaitement inclusif, pas du tout ségrégationniste. Par contre, la qualité du haut-parleur peut aider à ce que le message soit entendu. Une fois entendu, on le laisse aller, on n’a plus à s’en occuper.

La petite brune à lunettes (assez cute d’ailleurs, et relativement sexy, ne correspondant pas du tout à mon stéréotype péjoratif de l’anglicane à grandes dents et un peu moche) renchérit, avec un léger accent francophone, témoignant de son intégration complète à la communauté de la ville de Québec:

-C’est pas toujours évident, notre démarche. Nous on vient d’un groupe religieux, avec une logique de groupe bien huilée, et on a besoin de sortir de cette logique dans ce cas. On a besoin de toi pour nous aider à bien se positionner, pour ne pas rater notre coup.

Il y eu ensuite un petit moment de silence un peu troublant, qui a peut-être duré 10, 20 secondes, je ne sais pas. Ça a paru très long!

Les intentions étaient bonnes, mais je ne voyais pas comment ça pouvait fonctionner. Je n’avais pas vraiment l’intention d’y mettre du temps, alors que c’était ce qu’il aurait fallu faire afin d’éviter un dérapage. J’ai sorti ce que je croyais être ma meilleure carte pour mettre fin à ce moment angoissant, duquel je voulais m’extirper le plus rapidement possible.

-La meilleure solution est peut-être simplement que je vous retire mon autorisation de discuter de ce concept, et ainsi, on en finit là. On n’est pas pires copains pour autant! On oublie tout ça et vous repartez dans votre bonheur, et je repars dans le mien.

Cette fois, il n’y a pas eu de moment de silence, les 6 ont voulu intervenir simultanément et spontanément. C’est Red qui a eu le dessus, en parlant plus fort que les autres.

-C’est impossible Jeff. Le concept est lancé, il ne t’appartient plus! On ne peut pas faire semblant qu’il ne s’est rien passé! On y croit, nous! C’est peut-être notre chance d’apporter une contribution significative à notre monde!

-Wô, wô! que je lui ai dit. On ne parle quand même que d’un concept d’individualisme conscient; de responsabilisation bilatérale entre un individu et sa communauté. C’est pas une révolution, ça! C’est le concept même de la famille. C’est aimez-vous les uns les autres. C’est pas vraiment nouveau, c’est pas vraiment une révélation! Vous allez faire rire de vous en présentant ce concept comme si vous aviez découvert le vrai sens de la vie!

Sean a repris le fil de la conversation. J’ai bien eu l’impression que les trois autres, à part bouger la tête en signe d’approbation ou de désapprobation, ne contribueraient pas vraiment à la conversation.

-On l’a quand même testé sur notre groupe et ça a semblé faire un effet bœuf. On n’est sûrement pas plus bête que la moyenne de la population!

-Vous êtes un groupe qui a soif de ce genre de révélation! Vous êtes conditionnés pour ça! Je ne crois pas que vous puissiez vous considérer comme étant représentatifs de la population quand il s’agit de mesurer l’intérêt par rapport à un concept spirituel.

-OK, dit Sean, il s’agit donc de s’adresser à un groupe non-conditionné et de voir ce qu’il en pensera. On peut y aller par petits pas. Je crois d’ailleurs que c’est la meilleure façon de procéder. Ça nous garantit de garder une certaine humilité par rapport au message, et de plus, ça nous évite de nous péter la gueule trop fort, si Jeff a raison, et que l’on se trompe au sujet de l’intérêt du concept. Tu vois Jeff, ton esprit pragmatique nous aide déjà à mieux définir notre initiative. Tu contribues déjà à notre réflexion à ce sujet.

-Vous savez, j’aimerais mieux que cette rencontre n’ait jamais eu lieu. Mais comme je ne crois pas que vous aller enterrer l’idée, j’aime autant m’assurer que celle-ci meure de sa belle mort avant que vous ne fassiez des fous de vous, et que j’y sois associé.

J’aurais sans doute pu aussi leur dire de faire ce qu’ils voulaient, mais de ne surtout pas m’associer à cette initiative. Mais je ne pouvais pas. Dans le fond de moi, il y avait ce relent d’orgueil qui me disait que c’était mon idée et que je ne pouvais pas la laisser aller sans ne rien recevoir en retour… et si ça créait un engouement finalement… on ne sait jamais!

Donc, c’était l’orgueil qui motivait mes décisions principalement. Mais comment peut-on expliquer l’orgueil d’un point de vue d’un athée spirituel comme moi? Une chance que Sean ne m’a jamais posé la question! J’en aurais eu pour quelques jours à y penser.

J’étais vraiment tout croche. Je n’aimais pas cette situation où je perdais un peu le contrôle. Bien sûr, j’avais réussi à en récupérer une partie, mais pour combien de temps? Le groupe des 6 discutaient entre eux. J’avais complètement perdu le fil, voguant dans mes pensées qui s’entrechoquaient. C’est alors que Red m’a ramené sur terre :

-Jeff, si on met en place notre plan d’action, quelles personnes nous suggères-tu d’aller voir en premier comme groupe-témoin?

Spontanément, sans même y penser, je dis : le groupe des étudiants diplômés en génie électrique du laboratoire où Sean et moi travaillons. Effectivement, ce groupe éclectique aurait tôt fait de ridiculiser l’idée, eux qui étaient des clones de Catherine en ce qui concerne l’ouverture aux discussions philosophiques.

Tout le monde s’est mis d’accord. Il s’agissait de trouver un moment pour leur amener ce sujet, alors qu’ils étaient réunis. J’ai encore décroché… je venais de songer que j’avais un rendez-vous avec Catherine prévu en soirée. Dans l’état où j’étais, je ne pourrais pas faire semblant de rien. De plus, Catherine ne voudrait certainement pas en entendre parler. Vivement que cette perturbation s’éteigne! Sinon, Catherine et moi, ce serait la fin très rapidement. En attendant, il fallait que j’annule le rendez-vous de ce soir sans trop la froisser, sans lui faire voir que c’était pour des raisons « philosophiques », sans qu’elle puisse se sentir négligée. C’était jamais facile d’annuler un rendez-vous avec Catherine, son horaire devait être réglé d’avance, et il ne fallait pas y déroger. Je n’anticipais donc rien de bon.

Par contre, j’avais encore confiance que les choses allait se tasser à court terme. Je ne me suis donc pas lancé dans la rédaction de ce texte à ce moment. Je ne l’ai fait que quand j’ai senti que la situation m’échappait vraiment et que c’était irréversible. Quand j’ai songé que Catou ne serait pas là pour m’aider, et que je me retrouverais seul face à cette maudite situation.